Compostelle - Paroles de Pèlerins.

Maria vient de mourir… Maria, d’origine péruvienne comme moi, arrivée dans la rue au moment même où je débutais mon travail sur les femmes SDF à Paris et dont j’ai suivi la déchéance pendant trois ans, jusqu’à ses derniers instants de vie. C’est l’une des femmes dont j’ai été le plus proche ; je suis bouleversée, vidée, perdue. La mort vient de poser un point final à mon sujet « Coeur de Femmes ». J’ai besoin de silence, d’oublier leur souffrance et la mienne, de me retrouver seule face à moi-même pour comprendre et intégrer ce que je viens de vivre… Face à moi, dans le métro, un couple parle du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ignore jusqu’à l’existence de ce pèlerinage…

Deux jours après l’enterrement de Maria, sur un coup de tête, je me retrouve à Saint-Jean-Pied-de-Port avec un sac à dos dix fois trop lourd, les yeux rivés vers un horizon qui va m’emmener au fil de l’un des plus beaux voyages de ma vie. J’ai vingt-six ans, je suis célibataire, sans attaches et sans enfant. À ce moment-là, je suis loin d’imaginer que je foulerai sept fois ce chemin au cours des quatorze années à venir.
— Céline Anaya Gautier
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Au retour de ce premier voyage, j’ai pleuré, beaucoup pleuré. Mes amis ne comprenaient pas, moi non plus d’ailleurs. Je n’arrivais plus à vivre ma vie comme avant. J’avais été dans une telle osmose avec la nature, avec les pèlerins, que je cherchais partout des flèches, des signes, le sourire des gens, le partage du quotidien — toutes les belles choses que le chemin offre. Mais rien, chacun était dans sa bulle, j’avais l’impression d’avoir perdu tous mes repères. Après une dizaine de jours, un matin en me levant, je compris. Je compris que notre chemin commence vraiment le jour où celui de Compostelle se termine.

Je compris que l’important n’est pas l’arrivée à la cathédrale ou à Cabo Fisterra, mais bien la rencontre avec les Hommes, les pierres, les étoiles et les paysages.

Je compris que marcher vers Compostelle, c’est marcher à l’intérieur de soi ; c’est accepter de se perdre pour retrouver le chemin, celui que nous avons abandonné en devenant des automates déprimés, soumis à une société qui nous demande toujours plus ; c’est entrevoir ce que peut être notre vie au quotidien si nous la vivons en conscience.

En suivant les pas millénaires des pèlerins, en prenant ma peur à bras-le-corps, j’ai appris à mettre un pas devant l’autre sans vouloir tout maîtriser, à être attentive aux autres, à partager ce que j’ai, pas seulement les restes, mais aussi ce qui m’est le plus cher ; j’ai compris que c’est dans le partage de mes expériences et dans la confrontation à l’Autre et à la douleur que je trouverai les clés des portes qui me mèneront à moi-même.

Compostelle est un chemin initiatique qui conduit l’être humain vers ses plus hauts sommets et aux tréfonds de ses abîmes, en faisant taire les maux du corps pour entrer dans le cœur de l’âme. Là, en faisant un pas en arrière, se laissent entrevoir les méandres qui empêchent d’avancer, de réaliser rêves et défis, se font jour les liens qui nous unissent tous et les connexions entre les différents événements de la vie. Le chemin force à réapprendre à marcher et à vivre pendant un temps donné, hors du temps, pour apprivoiser le temps présent, le sien propre, celui du pas juste. Alors, un pas devant l’autre, chaque pèlerin trouvera son juste pas, sa juste cadence, pour cheminer vers lui-même et vers les autres.

Céline Anaya Gautier, Hija del Camino